Son domaine ? La réserve naturelle nationale de Chérine, dans la Brenne. Son job ? Scientifique spécialisée dans les oiseaux. Laura Beau nous en dit plus sur la gestion de ce territoire de biodiversité, son intérêt, ses spécificités.

The Blue Martin – Quelle est la vue depuis ton bureau ?

Laura – Un petit étang bordé de roseaux, une foulque macroule, un tronc sortant de l’eau, perchoir favori des cistudes à la belle saison.

TBM – Qu’exerces-tu comme métier pour avoir cette chance ?

Laura – Chargée d’études scientifiques dans la réserve naturelle nationale de Chérine, dans la Brenne (ndlr : dans l’Indre). Je suis spécialisée sur les oiseaux.

TBM – Ça consiste en quoi en deux mots ?

Laura – Je mène des suivis d’espèces d’oiseaux, plus spécifiquement la guifette moustac, qui ressemble à une petite mouette, et le butor étoilé, une sorte de héron. Et, comme tu as pu le constaté récemment avec le groupe de bénévoles, je lance un programme de suivi d’oiseaux plus communs au sein de la réserve.

Laura – Une réserve naturelle, est-ce un territoire coupé du monde, cerné de barrières ?

TBM – Pas du tout ! Une réserve fait l’objet d’une réglementation spécifique qui assure la protection de la faune et de la flore qui s’y trouvent. Mais les animaux doivent pouvoir circuler librement entre la réserve et sa périphérie.

Et les suivis que je mène démontrent que « l’espace réserve » ne suffit pas pour la protection des espèces. Elles se baladent partout, même si certaines prennent le territoire de la réserve comme point d’ancrage.

L’effet réserve se fait ressentir sur la diversité et les effectifs des espèces sauvages, notamment les oiseaux.

TBM – Mais l’effet réserve est-il existant ?

Laura – Oui. Il permet un renforcement de la diversité et des populations d’espèces sauvages au sein du territoire. Prenons l’exemple des canards. En période de chasse, ils vont avoir tendance à se réfugier dans la réserve. Mais les sites alentours sont pour eux complémentaires pour trouver de l’alimentation ou se reproduire.

TBM – Combien de personnes travaillent dans la Chérine et quelle est sa taille ?

Laura – Nous sommes 9 personnes, dont le Directeur conservateur, une comptable, deux chargés d’études, une animatrice et 4 gardes. Ce qui n’est pas un luxe car la réserve s’étend sur 370 hectares. Depuis sa création en 1985, elle a plus que doublé en taille, ce qui est une bonne nouvelle pour la vie sauvage, et nous demande plus de boulot ! 🙂

TBM – Quelles sont les espèces « emblématiques » du site ?

Laura – La cistude d’Europe et la guifette moustac. La cistude, car le public aime bien les tortues et qu’elle est facile à observer. Le fait aussi que ce soit l’une des rares espèces de tortue d’eau douce de France attire l’attention.

La guifette moustac ensuite, car les étangs de la Brenne accueillent selon les années entre ¼ et 1/3 des effectifs nicheurs de cette espèce en France. Et, au sein de la Brenne, la réserve naturelle nationale de Chérine accueille certaines années la moitié de ces effectifs. Cette année, la Brenne a accueilli près d’un millier de couple. Ce phénomène attire des passionnés d’observation d’oiseaux de toute la France et d’Europe.

Guifette moustac et cistude d’Europe sont les espèces stars de la réserve.

TBM – La réserve naturelle de la Chérine a-t-elle toujours été ainsi ?

Laura – Non. Dans les années 60, quasiment toute la Brenne était cultivée. L’arrêt de l’agriculture a changé la donne dans un premier temps, et la création de la réserve en 1985 a permis d’attirer une plus grande diversité biologique d’espèces.

TBM – Suffit-il de créer la réserve pour créer ces conditions ?

Laura – En réalité, cela demande un gros boulot d’aménagement pour faire évoluer les milieux naturels. À la fin des années 80, nous avons créé trois étangs, un milieu typique de la Brenne, qui favorise le développement d’une biodiversité importante : oiseaux rares et menacés, libellules, cistudes…

Autre exemple, le défrichage. Afin de retrouver des milieux naturels diversifiés, nous avons défriché des parcelles. On a ainsi recréé des milieux ouverts, comme les pairies naturelles, car ils sont intéressants pour les papillons, criquets, sauterelles… que l’on ne retrouve pas dans les friches.

La gestion d’une réserve est axée sur la préservation d’une diversité de milieux et d’espèces.

TBM – Finalement, une réserve, ce n’est pas un no man’s land laissé à l’abandon ?

Laura (rires) – Au contraire ! Dans la Réserve de Chérine, préserver la nature signifie maintenir les milieux existants, dans leur diversité. Car tu connais la dynamique naturelle d’un écosystème : si l’on ne l’entretient pas, il évolue en bois. Ainsi, hormis des parcelles de bois spécifiques que l’on laisse évoluer, on entretient des milieux ouverts, prairies ou étangs, à l’aide d’activités humaines.

TBM – Justement, comment travaillez-vous pour concilier activités humaines et entretien de la réserve ?

Laura – Au sein de Chérine, les deux sont liées. On travaille avec des agriculteurs et des pisciculteurs. Les premiers font pâturer leurs vaches dans les prairies, ce qui contribue à maintenir ces milieux ouverts. Les seconds pêchent les étangs. Soit tous les ans, soit moins, selon les possibilités. Cette pêche se fait par la vidange de l’étang, une action qui limite l’envasement et permet à certaines espèces qui en dépendent – oiseaux, amphibiens – de se maintenir.

Dans la Chérine, préserver la nature signifie entretenir les milieux existants. Donc un gros boulot humain !

TBM – Combien de temps passes-tu dehors et dans ton bureau ?

Laura – Six mois dehors, six mois dans mon bureau. Dehors au moment où les guifettes moustac sont présentes, au printemps été, pendant la saison de reproduction. Dedans en automne hiver, lorsqu’elles ont migré en Afrique pour hiverner. J’en profite pour analyser les données recueillies.

TBM – Dehors à la belle saison, dedans quand le temps est glaçant !

Laura (rires) – No comment !

TBM – Es-tu amenée à transmettre ton savoir et la passion de la nature au public?

Laura – Non, cela ne rentre pas dans le cadre de ma mission. Par contre, nous avons une animatrice qui accueille le public en été, à la Maison de la Nature de la réserve, et fait des animations avec les scolaires le reste de l’année.

Visiteurs, mais aussi volontaires, sont les bienvenus à la Réserve de Chérine.

TBM – Et lors des opérations avec les bénévoles ?

Laura – En effet, nous avons fait intervenir récemment des volontaires pour nous aider à préparer un travail de suivi d’espèces d’oiseaux. Lors de ces travaux, j’ai transmis mes connaissances sur la gestion des milieux naturels. Cette opération ponctuelle est à renouveler, car elle favorise des échanges avec le public de plus en plus demandeur.

TBM – Où suivre votre actu ?

Laura – Sur le site internet de la réserve, et notre page Facebook.

TBM – Merci Laura !

Laura – Merci à toi et à très bientôt dans la réserve naturelle de Chérine ! 🙂

 

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