Magistrale démonstration de Stéphane Foucart, journaliste au Monde, qui décrit méthodiquement comment l’industrie agro-chimique a réussi à faire oublier que les pesticides détruisent les insectes, néonicotinoïdes en tête.

Fin années 80, nul ne pouvait penser que 3/4 de la biomasse d’insectes volants allait s’effondrer en seulement 25 ans en Europe occidentale. Une cadence défiant tout ce qui s’est produit depuis la grande extinction de la fin du Crétacé (65 millions d’années). Comment, malgré les alertes de la communauté scientifique, de tel produits ont-ils pu être homologués ? Comment ont-ils pu être si longtemps commercialisés ?

Big Tabacco, un modèle fumeux

C’est simple, cette industrie va reprendre la stratégie des cigarettiers : inonder le public de causalités alternatives aux maladies attribuées au tabac (hérédité, génétique, nutrition, stress, équilibre hormonal…), en finançant généreusement les études des scientifiques sur ces sujets. Le tabac n’est pas complètement évacué, mais il est noyé dans la masse de ces causes. Utilisée comme un outil de communication et d’influence, la science est détournée de sa vocation première.

Une cause parmi tant d’autres

Stéphane Foucart expose cette stratégie menée par l’agro-chimie sur le cas médiatique des abeilles, pollinisateur emblématique. Elle finance généreusement les recherches sur les causes alternatives de leur mortalité. L’impact des pesticides est minimisé devant le varroa, parasite de l’abeille, les champignons, la raréfaction des ressources nutritives, la destruction des habitats… Dans ce tourbillon de causes, le doute est suffisamment fort pour ne pas pointer du doigt les « néonics ». Mieux, Bayer, Syngenta, DowChemical, BASF… peuvent mobiliser leurs experts « sponsorisés » comme témoins clés en cas de prise de parole publique ou de procédure judiciaire.

Collusion toxique

Cette force de frappe se retrouve dès l’homologation des produits, facilitée par la collusion entre régulateurs et firmes régulées. Le journaliste du Monde cite des exemples d’experts régulateurs dans des agences gouvernementales qui rejoignent ensuite les groupes privés de l’agro-chimie.

Ces interactions existent au sein même des ONG environnementales, dont les prises de position sur les pesticides ont été influencées par le soutien financier de l’agro-chimie. Exemple avec The Nature Conservancy, vénérable ONG américaine de préservation de la Nature, qui a pour partenaire Syngenta, le géant suisse des protections de semences par des pesticides (herbicides, insecticides, fongicides). Si l’ONG affirme vouloir influencer l’entreprise de l’intérieur – intention louable -, l’auteur objecte la difficulté de  garder une objectivité sur son domaine d’activité.

Et le niveau d’entrisme de cette industrie peut aller loin: deux de ses représentants sont parmi les auteurs d’un rapport sur la pollinisation de l’IPBES, le GIEC de la biodiversité.

Fabrique du doute et utilisation des scientifiques à ses fins ont ainsi permis à l’agro-chimie de faire reconduire ses pesticides, notamment du fait de l’absence du consensus de la part des régulateurs.

La complexité facilite le doute

L’auteur ne se contente pas de pointer cet entre-soi délétère, il révèle aussi les conclusions des études menées par les scientifiques « sponsorisés » et indépendants. Avec toujours ce décalage de vue quant à l’impact des néonics sur la mortalité des pollinisateurs.

L’une des forces de l’industrie agro-chimique dans les débats scientifiques autour de la nocivité des insecticides sur les pollinisateurs est la complexité de réunir des preuves en situation réelle (plein champ) pour sanctionner les produits. Le lobby industriel est prompt à déclarer les résultats des études « fragiles », « peu concluantes », fabriquant ainsi du doute et entretenant le flot perpétuel des études à mener pour démontrer cette mortalité.

En attendant, que vais-je faire ?

En attendant, le principe de précaution est ignoré et les substances s’accumulent dans les sols et dans des zones humides, entrainant l’effondrement des populations d’insectes, d’oiseaux et d’amphibiens.

Car l’industrie a beau pointer le varroa, les champignons (…), cela n’explique pas pourquoi ces pathogènes naturels préexistants ont commencé à devenir problématiques à partir de la mise sur le marché des nouveaux insecticides systémiques. Foucart cite ainsi les conclusions d’enquêtes révélant l’action des « néonics » sur l’affaiblissement du système immunitaire des abeilles, entrainant par exemple des taux d’infection très supérieur à la norme par le champignon Nosema.

Par ailleurs, l’écrasante majorité des études porte sur l’abeille domestique, qui se révèle être plus résistante aux pesticides que les pollinisateurs sauvages, bien moins « organisés ». Exemples avec les bourdons, abeilles solitaires, syrphides (mouches qui imitent les hyménoptères)… Pour ces espèces d’insectes, les pertes sont plus importantes encore. 

Et la polémique s’envola

Si les néonicotinoïdes ont fait l’objet de restriction par moratoire dans les années 2010 en Europe, le débat n’a pas réellement déchainé les passions auprès du grand public. Les abeilles séduisent, les insectes indiffèrent. Ce qui va choquer l’opinion, c’est l’étude détonante de 2018 pointant la baisse de 30% des oiseaux des champs en 15 ans. Qu’ils soient insectivores ou granivores, ou les deux, l’effondrement des oiseaux suit logiquement celui des insectes. Pour les insectivores, c’est leur nourriture directement substituées. Pour les granivores, le processus peut être indirecte ou direct. Indirecte, car les insectes pollinisateurs sont indispensables à la reproduction d’herbacées sauvages, raréfiées par l’usage du glyphosate. Ce qui signifie moins de graines pour les oiseaux. Direct lorsque ces derniers ingèrent en plein champ des graines enrobées de pesticides.

Un livre à lire absolument

Cette note de blog dresse un tableau rapide de la démonstration de l’auteur, qu’il faut lire absolument pour comprendre les mécanismes en puissance dans ce secteur, le fonctionnement des néonicotinoïdes et leurs impacts sur les insectes, et l’urgence à sauver le vivant. Car si noyer le poisson peut marcher un temps, il faut appeler un chat un chat : un insecticide tue les insectes. Et la science n’a pas vocation à distordre la réalité. Bonne lecture !

Et le monde devint silencieux – Comment l’agro-chimie a détruit les insectes, de Stéphane Foucart, ed. Seuil, août 2019.

 

 

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